Les tribulations du dénonciateur

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Voici l’expérience typique des dénonciateurs : pourquoi ils se sentent obligés de parler, les conséquences que cela représente pour eux ainsi que pour nous tous.

Vous êtes-vous déjà posé la question suivante à propos d’un grand scandale : « Pourquoi personne n’a-t-il pris la peine de parler pour en dévoiler la vérité » et ce, même si des centaines de personnes savaient sans doute ce qui se passait? La raison en est bien simple : c’est très dangereux; donc, très peu de personnes ont le courage que cela prend.

N’importe qui peut se retrouver dans la position suivante : faire un choix entre ce que dicte sa conscience et ce que le patron lui dit de faire. Heureusement, la plupart d’entre nous n’avons jamais eu à faire face à une telle situation, surtout lorsqu’il s’agit d’un enjeu important. La plupart des dénonciateurs n’ont pas l’intention de devenir des héros ou de confronter le pouvoir. Ils sentent tout simplement qu’ils ne peuvent plus « jouer le jeu » et fermer les yeux lorsqu’ils voient que, selon eux, il y a quelque chose qui ne va pas.

Alors, une chose en mène à une autre. Ce n’est que plus tard qu’ils découvrent que ce n’est pas seulement leur superviseur immédiat ou un collègue auxquels ils doivent faire face, mais peut-être tout le ministère, voire le gouvernement au complet, qui cherchent désespérément à éviter toute mauvaise publicité.

Le réflexe de nier ou de cacher la vérité peut pousser les personnes qui détiennent le pouvoir à passer outre, à excuser et à perpétuer toutes sortes d’actes répréhensibles : incompétence,  négligence, voire actes criminels – tout cela pour ne pas attirer l’attention des médias ou de l’opinion publique.

Ainsi, la plupart des dénonciateurs se retrouvent dans ce rôle par accident et non par choix. Ils vont vite découvrir que c’est un rôle dangereux, qui peut conduire à un changement de carrière et parfois même devenir menaçant pour leur propre vie. Même si chaque dénonciateur peut faire face à différentes circonstances dans différentes organisations, il y a d’étranges similitudes dans ce qu’ils éprouvent. Voici les phases typiques que traverse un dénonciateur.

1. Prise de conscience

Cette phase débute avec la réalisation qu’il faut prendre une décision difficile. La personne peut se rendre compte que :

  • on lui demande (ou on attend d’elle) de faire quelque chose qui, selon elle, est mauvais, voire illégal;
  • elle fait face à un conflit entre suivre les ordres ou obéir à sa conscience;
  • peu importe la direction qu’elle choisit, celle-ci peut être irréversible : si elle choisit d’aller de l’avant, alors elle peut être impliquée; si non, elle entrera en conflit avec le système.

2. La décision de la conscience

La personne confrontée à cette décision normalement agonisera un certain temps sur la façon de procéder. Elle pourrait demander conseil auprès d’amis proches et peut-être d’un avocat. D’ailleurs, elle discutera sûrement de ses options avec sa famille que touchera aussi la décision.

Finalement, elle choisit une ligne de conduite. La décision serait peut être de refuser explicitement d’obéir ou de faire semblant de « jouer le jeu », tout en ramassant des preuves dans le but de mettre en lumière les actes répréhensibles plus tard. Beaucoup de personnes décideront naturellement de faire ce que l’on dit de faire de peur des conséquences de « faire des vagues ».

3. Soulever les problèmes à l’interne

Au début, beaucoup de dénonciateurs croient que la haute gestion dans l’organisation n’est pas au courant de ce qui se trame, qu’elle voudrait le savoir et qu’elle ferait quelque chose pour corriger le problème, si elle le savait. Ils pourraient donc décider d’acheminer leurs renseignements, échelon par échelon, en haut de l’échelle de la hiérarchie de l’organisation.

La première approche pourrait être d’aborder des gens plus haut placés dans la hiérarchie. Si ceci n’est pas fructueux, la prochaine étape pourrait être de communiquer avec quelqu’un au sommet de la hiérarchie qui semble honnête et fiable.

Les réactions initiales de la gestion peuvent parfois laisser croire au dénonciateur que l’on apprécie ses informations et que l’on y donnera suite. Mais ce n’est souvent rien d’autre qu’une ruse. Cette tactique pourrait faire taire un dénonciateur pendant un certain temps et lui donner un faux sentiment de sécurité alors que les transgresseurs planifient leur campagne pour étouffer l’affaire et pour lancer des représailles.

4. Faire face aux premières représailles

Souvent et bien plus tôt que prévu, le dénonciateur se rend compte, qu’inexplicablement, bien des choses semblent ne plus aller au travail :

  • Il reçoit soudain une mauvaise évaluation de sa performance (peut-être après des décennies de travail exemplaire), il est réaffecté à un travail moins important ou on le relègue loin, en périphérie (en guise de « thérapie du changement »).
  • Parfois, on lui dit tout simplement qu’il y a des conséquences lorsque l’on « fait des vagues ». Parfois, on lui donne des explications farfelues ou simplement pas d’explication du tout.
  • Il peut faire l’objet d’une campagne de diffamation par la haute direction, conçue pour le discréditer et l’isoler de ses collègues.
  • Les collègues et amis au travail pourraient avoir peur de parler avec le dénonciateur ou même d’être vus en sa compagnie.
  • D’autres employés pourraient fuir le dénonciateur, faire des farces dans son dos ou même devant lui et l’accuser d’être un traitre ou un fauteur de troubles.

Cette situation est très démoralisante et difficile à supporter : parce qu’il serait sans doute presque impossible de prouver qu’il s’agit d’une vengeance; parce que le dénonciateur n’a aucun recours; et parce que c’est sans fin.

5. La décision de s’impliquer à fond

À ce point-ci, beaucoup de personnes sentent qu’elles n’en peuvent plus et essaient de fuir, d’une façon ou d’une autre, peut-être vers un nouvel emploi ailleurs, dans l’espoir que cela les mettra hors d’atteinte de futures représailles.

D’autres seront encore plus déterminés de garder le cap. Ayant réalisé à quoi ils doivent faire face et que leurs efforts initiaux ont échoué,  ils pourraient décider d’adopter une nouvelle approche.

Certains dénonciateurs – peut-être sagement – évitent ces représailles initiales en choisissant, au début, de rester anonymes aussi longtemps que possible et, plutôt, laisser l’information transpirer aux médias. Ces personnes comprennent que ces fuites aux médias, bien que condamnées officiellement comme étant viles, sont en fait une méthode bien rodée et éprouvée pour obtenir de la publicité qu’utilisent fréquemment tant les politiciens que les bureaucrates. Tout journaliste le sait parfaitement.

Un autre avantage de demeurer anonyme, c’est que le dénonciateur n’est pas immédiatement neutralisé, mais peut rester en place, non détecté, plus longtemps, tout en recueillant de l’information pour mettre à jour les actes répréhensibles.

6. Rendre public et ses conséquences

Faisant face aux représailles et réalisant que ceux en autorité ne corrigeront pas le problème, le dénonciateur pourrait sentir maintenant que sa seule option est de rendre public l’acte répréhensible, de fournir de l’information aux médias. Cependant, c’est une stratégie dangereuse pour bien des raisons, ce qui mènera immédiatement à une escalade des représailles.

Une fuite dans les médias constitue une menace claire et réelle pour les transgresseurs qui,  immédiatement, remueront ciel et terre pour mettre fin à cette menace. S’ils en connaissent la source, leur contre-attaque visera à discréditer le dénonciateur, soit  typiquement, à décrire cette personne comme n’étant pas fiable, une personne mentalement instable, nourrissant la rancune ou des arrière-pensées,  menteur, voleur, pervers sexuel, etc.

Aucune calomnie n’est trop forte, voire extrême, pour que certaines personnes la croient, parce que les transgresseurs ont la crédibilité et l’autorité de leur position.  Peut-être que les allégations du dénonciateur semblent plus difficiles à croire que les mensonges que l’on dit à propos de lui-même. Les gens ont de la difficulté à croire que ceux en autorité pourraient être corrompus.

Le dénonciateur dépend maintenant complètement des médias pour présenter son cas. Et pourtant, les médias ne sont pas toujours fiables et pas vraiment l’allié de quiconque.

Les médias vont toujours présenter les deux côtés de la médaille, y compris les contre-allégations et les calomnies des transgresseurs, aussi étranges qu’elles puissent paraître. Souvent, le reportage des médias est superficiel ou inexact. Les médias affectent rarement des ressources pour conduire une enquête appropriée afin de découvrir tous les faits : c’est bien plus rapide, plus facile et moins cher d’imprimer simplement ce qu’on leur dit.

Par ailleurs, les médias sont inconstants : ils peuvent rapidement laisser tomber un sujet qu’ils jugent ne plus être actuel et passer à autre chose, laissant le dénonciateur en suspens, donc discrédité et sans possibilité de s'exprimer.

Le simple geste de donner de l’information aux médias peut, en soi, être perçu comme n’étant pas professionnel, voire illégal. Les transgresseurs pourraient donc sauter sur l’occasion en tant que prétexte pour infliger une punition plus sévère et directe, voire invoquer des mesures disciplinaires ou des recours juridiques contre le dénonciateur. Si l’identité du dénonciateur n’est pas encore connue,  on mettra tout en œuvre pour la découvrir, voire même poursuivre ou intimider les journalistes pour qu’ils révèlent leur source.

7. La guerre d'usure

Le dénonciateur se trouve maintenant dans une guerre d'usure des plus déséquilibrées.

D’un côté, les transgresseurs, bénéficiant toujours de la crédibilité et de l’autorité de leur position ainsi que de toutes les ressources de l’organisation : une légion d’avocats et de spécialistes des relations publiques, d’agences de détectives privés, voire même de gredins soudoyés et des fonds qui semblent illimités (souvent provenant des contribuables).

De l’autre côté se tient le dénonciateur, qui est maintenant discrédité aux yeux du public, sans emploi, inemployable (à cause de la notoriété de son cas), à court d'argent et peut-être en voie de perdre l’appui de sa famille et de ses amis.

Un syndicat peut parfois apporter son appui, par exemple en aidant le dénonciateur à défrayer les frais de sa défense en justice. Cependant, il arrive tout aussi souvent que le syndicat ne voudra pas jouer les trouble-fêtes en mettant au défi l’autorité. Ou, le syndicat peut vouloir se concentrer sur des enjeux liés aux salaires et aux avantages qui touchent tous les membres plutôt que d’entreprendre une défense coûteuse et de longue haleine d’une seule personne.

Le syndicat lui-même pourrait être incompétent, corrompu ou pris la main dans le sac. Les gens qui ont dénoncé les actes répréhensibles d’un syndicat ont souffert de représailles tout aussi vicieuses que celles de n’importe quelle société ou ministère.

Un grand nombre de dénonciateurs deviennent donc si épuisés par les attaques qu’ils subissent, que subissent leurs finances et leur estime de soi, qu’ils sont sujets à la dépression. Cela mène certains au suicide. D’autres arrivent à grande peine à maintenir le cap.

Arrivés à ce stade, peu de dénonciateurs sont bien préparés– mentalement, émotionnellement ou financièrement – pour s’occuper des exigences du processus judiciaire auquel ils font maintenant face : un nombre sans fin de documents juridiques à compléter, la recherche des preuves, les actes de présence au tribunal, etc.

Ceux qui ne bénéficient pas de l’appui d’un syndicat ou d’une association professionnelle ne peuvent tout simplement pas se payer les frais de justice pour leur défense. Souvent, leur vie passée et présente est analysée sous le microscope, toutes leurs paroles et actions sont scrutées à la loupe afin de trouver des prétextes pour lancer d’autres attaques.

Alors que les représailles continuent et escaladent, nombre de dénonciateurs perdent leur famille, leur maison et même leur pension qui est sensée être sure.

Un autre facteur qui rend ce combat inégal, c’est que ceux qui détiennent l’autorité souvent abusent encore plus de leur pouvoir – voire enfreignent la loi de façon éhontée – pour cacher des faits embarrassants et ainsi discréditer le dénonciateur. Par exemple, des ministères peuvent invoquer la « sécurité nationale » pour empêcher toute divulgation. On peut différer les demandes d’accès à l’information ou simplement y passer outre. On peut arbitrairement mettre fin à des enquêtes officielles qui sont sur le point d’aboutir. On peut ordonner de détruire des rapports clés et des preuves bien documentées. On peut faire des descentes de police pour intimider les critiques perçus ou les partisans du dénonciateur.

Il n’est pas rare que les dénonciateurs reçoivent des menaces de mort. Quand les enjeux sont énormes ou quand cela implique, d’une façon ou d’une autre, des criminels notoires, alors ces menaces sont hautement vraisemblables et il faut les prendre au sérieux.

M. JefferyWigand a reçu plusieurs menaces de mort anonymes après avoir dénoncé des actes répréhensibles de l’industrie du tabac. On n’a jamais pu retracer ces menaces jusqu’à leur source et aucune accusation n’a jamais été portée pour ces actes criminels.

8. Fin de partie

La dure réalité, c’est qu’habituellement, ce sont les intérêts acquis qui triomphent : chaque fois, quand les lois sont inadéquates, les médias sont paresseux et complaisants ou les citoyens sont inattentifs, alors les transgresseurs haut placés peuvent discréditer leurs accusateurs et cacher les faits embarrassants. Dans ces situations, les dés sont fortement pipés contre les dénonciateurs et seulement quelques-uns d’entre eux peuvent réussir du tout.

Même ceux qui semblent avoir gagné – tels que ceux qui ont été reconnus sur la page couverture du Time Magazine – ont sans doute, à vrai dire, échoué dans leurs propres efforts. Plus tard, quand le scandale prend de trop grandes proportions pour le cacher, on pourrait convoquer les dénonciateurs à témoigner dans les enquêtes ultérieures. Ils pourraient alors être réhabilités et leur réputation pourrait être rétablie. On pourrait même les reconnaître pour leurs efforts. Mais ils sont peu à retrouver leur emploi ou quelque compensation que ce soit pour l’épreuve qu’ils ont dû subir.

Certains dénonciateurs se refont une vie nouvelle, peut-être à un nouvel endroit et un nouvel emploi, avec leur famille, leur vie étant demeurée intacte. Mais la plupart d’entre eux perdent à jamais tout espoir de mener de nouveau une vie normale ou de trouver un emploi payant à la mesure de leurs habilités. Beaucoup d’entre eux sont, d’une certaine manière, brisés à tout jamais, et sont peut-être sujets à une dépression ou à une anxiété débilitante.

Nonobstant les effets dévastateurs sur leur vie, peut-être que l’aspect le plus douloureux pour la plupart des dénonciateurs, c’est qu’il n’y a pas de fin à leur histoire. Pour la plupart d’entre eux, le harcèlement, quelque visage qu’il prenne, ne s’arrête jamais. La plupart d’entre eux n’obtiennent jamais gain de cause : habituellement, les allégations demeurent non fondées ou se fondent sur le doute ou la controverse. Et pour la plupart d’entre eux, justice ne sera jamais faite : le problème qu’ils voulaient mettre au jour n’est pas corrigé et personne n’est tenu de rendre des comptes.

9. Les conséquences pour le reste d’entre nous

Ce sont là les conséquences typiques pour un dénonciateur lorsqu’il ose se dévoiler. Mais quelles sont  les conséquences pour le reste d’entre nous lorsqu’on brise et réduit au silence les dénonciateurs de cette manière?

La corruption est comme un cancer qui frappe le fondement même de la démocratie. Les politiciens et bureaucrates puissants poursuivent leurs intérêts personnels aux frais de la princesse; les intérêts des grandes entreprises, les personnalités influentes, même le milieu du crime organisé ont carte blanche pour influencer les décisions en matière de politique du gouvernement et manipulent l’utilisation des fonds publics. Le citoyen ordinaire, on le laisse dans l’ignorance et privé de tout pouvoir ou d’influence.

Le principal problème de la corruption n’est pas que l’argent se retrouve dans les poches de quelques transgresseurs, mais bien qu’elle fausse complètement le processus décisionnel, peu importe que ce soit au sein du gouvernement ou du secteur privé.

Au gouvernement, la corruption mène à un gaspillage énorme des fonds publics sur des projets boiteux, à des décisions désastreuses en matière de politique sur des enjeux importants tels que les soins de santé, la défense ou l’énergie. Tout cela, parce que ceux qui sont impliqués se concentrent sur leurs petits intérêts personnels et non sur l’intérêt public.

Dans les entreprises, la corruption mène à des pratiques qui nuisent aux consommateurs, aux employés et ultimement aux actionnaires et aux affaires.  Dans les cas extrêmes, tel qu’Enron, l’entreprise cause des ravages dans la société (par ex.  causant délibérément des pannes de courant en Californie) et après son effondrement, elle laisse des milliers d’employés ruinés et des millions d’actionnaires trompés.

10. Ce que l’on peut faire

Dans une démocratie, l’antidote ultime de la corruption est la dénonciation publique et, à ce titre, la responsabilité devant la loi tant des gouvernements que des sociétés. C’est pourquoi il est essentiel de protéger les personnes comme les dénonciateurs qui prennent des risques afin d’aider à mettre publiquement en lumière les actes répréhensibles.

Afin de préserver une société libre et démocratique, nous devons créer des systèmes pour protéger les dénonciateurs, tels que :

  • Des lois efficaces qui leur donnent le droit de s’exprimer, qui garantissent que l’on fera enquête sur leurs allégations, et qui interdisent des représailles sévères qui sont monnaie courante de nos jours.
  • Des organisations de défense qui mèneront des campagnes pour les droits des dénonciateurs et qui offriront un appui moral et financier aux dénonciateurs qui en auront besoin.
  • Une plus grande prise de consciences parmi les citoyens et une volonté d’agir pour que l’opinion publique puisse être mobilisée et que nos gouvernements et nos sociétés soient tenus responsables de leurs actions.

Tout ceci est possible avec de la bonne volonté.

Nous ne savons pas quand nous pourrions être obligés de prendre une décision déchirante : étouffer notre conscience et se laisser entraîner par des actes répréhensibles ou bien tenir tête aux transgresseurs et risquer d’en subir les conséquences?

Nous nous le devons, pour nous-mêmes et pour toutes les personnes courageuses qui se sont déjà engagées sur ce chemin, de créer un système qui va protéger et respecter les dénonciateurs, afin que beaucoup d’autres puissent s’engager, dire la vérité et ainsi nous protéger.